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Le Monde de demain ? Edgar Morin, sociologue et philosophe nous en parle.

Auteur de La VOIE. Pour l’avenir de l’humanité, Edgar Morin, né en 1921, ancien résistant, sociologue et philosophe, penseur transdisciplinaire et indiscipliné, docteur honoris causa de trente-quatre universités à travers le monde, se livre à quelques réflexions et analyse une crise globale qui le “stimule énormément”.

Quel sera le Monde de demain ?

Le monde après des semaines de ce confinement Mondial ? Le Monde qui est ébranlé par l’épidémie de Covid-19 et qui a fait entrer la peur, le doute, la réalité dans la vie de millions d’humains si ce n’est de plusieurs milliards ?

Voici ses mots :

L’après épidémie sera une aventure incertaine où se développeront les forces du pire et celles du meilleur, ces dernières étant encore faibles et dispersées. Sachons enfin que le pire n’est pas sûr, que l’improbable peut advenir, et que, dans le titanesque et inextinguible combat entre les ennemis inséparables que sont Eros et Thanatos, il est sain et tonique de prendre le parti d’Eros.

En tant que crise planétaire, cette déflagration met en relief la communauté de destin de tous les humains en lien inséparable avec le destin bio­-écologique de la planète Terre; elle met simultanément en intensité la crise de l’humanité qui n’arrive pas à se constituer en humanité.

En tant que crise économique, elle secoue tous les dogmes gouvernant l’économie et elle menace de s’aggraver en chaos et pénuries dans notre avenir.

En tant que crise nationale, elle révèle les carences d’une politique ayant favorisé le capital au détriment du travail, et sacrifié prévention et précaution pour accroître la rentabilité et la compétitivité.

En tant que crise sociale, elle met en lumière crue les inégalités entre ceux qui vivent dans de petits logements peuplés d’enfants et parents, et ceux qui ont pu fuir pour leur résidence secondaire au vert.

En tant que crise civilisationnelle, elle nous pousse à percevoir les carences en solidarité et l’intoxication consumériste qu’a développées notre civilisation, et nous demande de réfléchir pour une politique de civilisation (Une politique de civilisation, avec Sami Naïr, Arléa 1997).

En tant que crise intellectuelle, elle devrait nous révéler l’énorme trou noir dans notre intelligence, qui nous rend invisibles les évidentes complexités du réel.

En tant que crise existentielle, elle nous pousse à nous interroger sur notre mode de vie, sur nos vrais besoins, nos vraies aspirations masquées dans les aliénations de la vie quotidienne, faire la différence entre le divertissement pascalien qui nous détourne de nos vérités et le bonheur que nous trouvons à la lecture, l’écoute ou la vision des chefs-d’œuvre qui nous font regarder en face notre destin humain.

Et surtout, elle devrait ouvrir nos esprits depuis longtemps confinés sur l’immédiat, le secondaire et le frivole, sur l’essentiel : l’amour et l’amitié.

Ouvrir nos esprits pour notre épanouissement individuel, la communauté et la solidarité de nos « je » dans des « nous », le destin de l’Humanité dont chacun de nous est une particule. En somme, le confinement physique devrait favoriser le dé-confinement des esprits.

Et demain ?

Tout d’abord que garderons-­nous, nous citoyens, que garderont les pouvoirs publics de l’expérience du confinement ? Une partie seulement ? Tout sera-t-­il oublié, chloroformé ou folklorisé ? Ce qui semble très probable est que la propagation du numérique, amplifiée par le confinement (télétravail, téléconférences, Skype, usages intensifs d’Internet), continuera avec ses aspects à la fois négatifs et positifs qu’il n’est pas du propos de cette interview d’exposer. Venons-en à l’essentiel.

La sortie du confinement sera­-t-­elle le commencement de sortie de la méga crise ou son aggravation ? Boom ou dépression ? Énorme crise économique ? Crise alimentaire mondiale ? Poursuite de la mondialisation ou repli autarcique ?

Quel sera l’avenir de la mondialisation ? Le néolibéralisme ébranlé reprendra­-t-­il les commandes ? Les nations géantes s’opposeront­-elles plus que par le passé ? Les conflits armés, plus ou moins atténués par la crise, s’exaspéreront­ ils ?

Y aura­-t-­il un élan international salvateur de coopération ? Y aura-­t-­il quelque progrès politique, économique, social, comme il y en eut peu après la seconde guerre mondiale ?

Est-ce que se prolongera et s’intensifiera le réveil de solidarité provoqué pendant le confinement? Les pratiques solidaires innombrables et dispersées d’avant épidémie s’en trouveront elles amplifiées ?

Les dé-confinés reprendront-ils le cycle chronométré, accéléré, égoïste, consumériste ? Ou bien y aura-­t-­il un nouvel essor de vie conviviale et aimante vers une civilisation où se déploie la poésie de la vie, où le « je » s’épanouit dans un « nous » ?

On ne peut savoir si, après confinement, les conduites et idées novatrices vont prendre leur essor, voire révolutionner politique et économie, ou si l’ordre ébranlé se rétablira. Nous pouvons craindre fortement la régression généralisée qui s’effectuait déjà au cours des vingt premières années de ce siècle (crise de la démocratie, corruption et démagogie triomphantes, régimes néo­-autoritaires, poussées nationalistes, xénophobes, racistes). 

L’expérience de l’histoire nous montre que l’improbable bénéfique arrive.

Toutes ces régressions (et au mieux stagnations) sont probables tant que n’apparaîtra la nouvelle voie politique­, écologique, ­économique, ­sociale guidée par un humanisme régénéré. Celle-ci multiplierait les vraies réformes, qui ne sont pas des réductions budgétaires, mais qui sont des réformes de civilisation, de société, liées à des réformes de vie. Elle associerait (comme je l’ai indiqué dans “La Voie“) les termes contradictoires : « mondialisation » (pour tout ce qui est coopération) et « démondialisation » (pour établir une autonomie vivrière sanitaire et sauver les territoires de la désertification) ; « croissance » (de l’économie des besoins essentiels, du durable, de l’agriculture fermière ou bio) et « décroissance » (de l’économie du frivole, de l’illusoire, du jetable) ; « développement » (de tout ce qui produit bien­être, santé, liberté) et « enveloppement » (dans les solidarités communautaires)….

Pour aller un peu plus loin, voici un extrait d’interview qui date de 2011 lors de la publication de son livre « La Voie ». Ouvrage qui peut sembler au premier abord pessimiste mais le texte va nous donner un peu plus de matière à réfléchir et donne suite à toutes les questions énumérées juste avant :

Si j’avais été pessimiste, j’aurais été Cioran, j’aurais écrit quelques maximes disant « tout est foutu ». Je me place d’un point de vue qui est celui de la distinction entre le probable de l’improbable. Le probable, pour un observateur donné dans un lieu donné, consiste à se projeter dans le futur à partir des meilleures informations dont il dispose sur son temps.

Evidemment, si je projette dans le futur le cours actuel du devenir de la planète, il est extrêmement inquiétant. Pourquoi ? Non seulement il y a la dégradation de la biosphère, la propagation de l’arme nucléaire mais il y a aussi une double crise : crise des civilisations traditionnelles sous le coup du développement et de la mondialisation, qui n’est rien d’autre que l’occidentalisation, et crise de notre civilisation occidentale qui produit ce devenir accéléré où la science et la technique ne sont pas contrôlées et où le profit est déchaîné.

La mort de l’hydre du totalitarisme communiste a provoqué le réveil de l’hydre du fanatisme religieux et la surexcitation de l’hydre du capital financier. Ces processus semblent nous mener vers des catastrophes dont on ne sait pas si elles vont se succéder ou se combiner. Tous ces processus, c’est le probable. Seulement, l’expérience de l’histoire nous montre que l’improbable bénéfique arrive. L’exemple formidable du monde méditerranéen cinq siècles avant notre ère : comment une petite cité minable, Athènes, a-t-elle pu résister deux fois à un gigantesque empire et donner naissance à la démocratie ?

Beaucoup de choses se créent. Le monde grouille d’initiatives de vouloir vivre. Faisons-en sorte que ces initiatives se connaissent et se croisent !

J’ai vécu autre chose. En l’automne 1941, après avoir quasi détruit les armées soviétiques qu’il avait rencontrées, Hitler était arrivé aux portes de Leningrad et de Moscou. Or à Moscou, un hiver très précoce a congelé l’armée allemande. Les soviétiques étaient déjà partis de l’autre côté de l’Oural. L’histoire aurait pu être différente si Hitler avait déclenché son offensive en mai comme il l’avait voulu et non pas en juin après que Mussolini lui eut demandé de l’aide, ou si Staline n’avait pas appris que le Japon n’attaquerait pas la Sibérie, ce qui lui a permis de nommer Joukov général sur le front du Moscou.

Le 5 décembre, la première contre-offensive soviétique a libéré Moscou sur 200 kilomètres et deux jours plus tard, les Américains sont entrés en guerre. Voilà un improbable qui se transforme en probable.

Aujourd’hui, quel est le nouvel improbable ?

La vitalité de ce que l’on appelle la société civile, une créativité porteuse d’avenir. En France, l’économie sociale et solidaire prend un nouvel essor, l’agriculture biologique et fermière, des solutions écologiques, des métiers de solidarité… Ce matin, j’ai reçu un document par e-mail sur l’agriculture urbaine. Au Brésil où je vais souvent, des initiatives formidables transforment actuellement un bidonville voué à la délinquance et à la misère en organisation salvatrice pour les jeunes.

Tout ceci montre la difficulté pour nous à changer de voie. Mais l’humanité a changé souvent de voies.

Beaucoup de choses se créent. Le monde grouille d’initiatives de vouloir vivre. Faisons-en sorte que ces initiatives se connaissent et se croisent ! La grande difficulté est là, car nous sommes emportés à toute vitesse dans cette course vers les désastres, sans avoir conscience de cela. La crise intellectuelle est peut-être la pire parce que nous continuons à penser que la croissance va résoudre tous les maux alors que la croissance infinie et accélérée nous projette dans un monde fini qui la rendrait impossible.

Il n’y a pas de pensée suffisamment complexe pour traiter cela ; notre éducation donne de très bons spécialistes mais ils sont incapables de transmettre leur spécialité aux autres. Or, il faut des réformes solidaires. Tout ceci montre la difficulté pour nous à changer de voie. Mais l’humanité a changé souvent de voies. Comment se fait-il que le Bouddha, le prince Sakyamuni, qui réfléchit sur la souffrance, élabore sa conception de la vérité qui va devenir une religion ? Comment se fait-il que ce petit chaman juif, dissident et crucifié, donne grâce à Paul cette religion universaliste qu’est le christianisme ? Que Mohamed, chassé de la Mecque, soit à la source d’une gigantesque religion ?

Nul besoin de nouveaux prophètes… mais il faut certainement des nouveaux penseurs.

Il ne faut pas oublier que les socialistes, Marx, Proudhon, étaient considérés comme des farfelus, ignorés et méprisés par l’intelligentsia de l’époque. C’est à partir de la fin du XIXe que naissent le Parti social démocrate allemand, le socialisme réformiste, le communisme léninisme, etc. et qu’ils se développent comme des forces politiques formidables. Même sur le plan de l’histoire, le capitalisme s’est développé comme un parasite de luxe du monde féodal. La monarchie luttait contre les féodaux, le monde bourgeois et capitaliste a donc pu se développer. L’histoire a changé de sens, c’est un facteur d’optimisme.

Je suis parti de l’idée que tout est à réformer et que toutes les réformes sont solidaires. Je suis obligé de le penser puisqu’une révolution radicale comme celle de l’URSS ou même de Mao, qui ont pensé liquider totalement un système capitaliste et bourgeois, une structure sociale, économique et étatique, n’ont finalement pas réussi à le faire. Ils ont provoqué à long terme la victoire de l’ennemi qu’ils pensaient avoir liquidé : c’est-à-dire un système capitaliste pire que celui de 1917 et le retour de la religion triomphale en Russie et, en Chine, la victoire du capitalisme lié à l’esclavagisme d’Etat.

Dans chaque domaine, il existe des exemples positifs, marginaux peut-être même… Mais toutes les grandes réformes et les révolutions ont débuté par ces expériences marginales. Mais ce qui n’est pas pessimiste, c’est que je lie l’espérance à la désespérance. Plus les choses s’aggraveront, plus il y aura une prise de conscience. Hölderlin [5] dit :

“Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve”, c’est-à-dire qu’il y a des chances que soient provoquées les prises de conscience.

Vous savez, il faut dépasser la dualité optimiste-pessimiste. Je ne sais pas si je suis un « optipessimiste » ou un « pessimoptimiste ». Ce sont des catégories dans lesquelles il ne faut pas se laisser enfermer.

Si l’on regarde le succès du livre de Stéphane Hessel « indignez-vous », humaniste planétaire, il a est quelque chose de très significatif, de très positif. Son petit livre a une fonction d’éveil mais il faut éviter le malentendu de se concentrer sur la notion d’indignation. Une indignation sans réflexion, c’est très dangereux. L’indignation n’est pas un signe de vérité, une indignation est vraie si elle est fondée sur une analyse. Evidemment, si vous prenez l’affaire Bettencourt , il y a de quoi s’indigner…

Ce livre est un déclic éveilleur qui va un peu au-delà de l’indignation. Il faut désormais dépasser ce stade pour un autre, celui de la pensée. Les journées de grève sur les retraites avaient un sens polyvalent, tous les mécontentements se cristallisaient. Il y avait un côté « éveil populaire ». Là aussi, le travail est énorme. Pourquoi ? A cause de la crise, de la stérilité du PS, du côté fermé ou sectaire des petits partis de gauche…en dépit de l’intérêt de l’écologie politique.

Nous sommes face à une crise de la pensée politique, “un vide de pensée”.

Moi qui essaye de faire une injection de la pensée en politique, je constate mon échec total ! La chose est plus grave parce que je vois la mort lente du peuple de gauche et du peuple républicain. Au début du XXe siècle, les instituteurs et les enseignants étaient les porteurs des idées républicaines, des idées de la révolution « liberté, égalité, fraternité » ensuite reprises en charge par le Parti socialiste puis par les communistes dans les écoles de formation. Dans le monde intellectuel, l’intelligentsia était universaliste et porteuse des grandes idées… Or, c’est fini : les enseignements sont pour la plupart recroquevillés sur des spécialités, on parle de Le Pen aux présidentielles, la situation est grave.

Mais là encore, peut-être peut-on régénérer ceci avec le message d’Hessel. Ou avec celui de Claude Alphandéry, sur l’économie sociale et solidaire qui apporte de nombreuses idées. Ces idées que nous défendons ont été élaborées dans de petits groupes, avec le docteur Robin, etc . On ne va pas remplacer le capitalisme par un coup de baguette magique mais on peut refouler sa zone de domination absolue. Des idées de monnaie locale ont même été expérimentées. Les idées sont partout, j’ai recueilli dans mon livre les expériences des uns et des autres.

Croissance ? Décroissance ?

Il faut combiner croissance et décroissance. Je suis contre cette pensée binaire qui n’arrive pas à sortir d’une contradiction. Il faut distinguer ce qui doit croître et ce qui doit décroître. Ce qui va croître, c’est évidemment l’économie verte, les énergies renouvelables, les métiers de solidarité, les services étonnamment sous-développés comme les services hospitaliers. On voit très bien ce qui doit décroître, c’est ce gaspillage énergétique et polluant, cette course à la consommation effrénée, ces intoxications consommationnistes… Tout un monde d’idées est là, ce qui manque c’est son entrée dans une force politique nouvelle.

La démocratie participative ?

Il y a des exemples au Brésil où la population examine certains budgets… Il doit y avoir je crois comme complément à la démocratie parlementaire et institutionnelle une démocratie de base qui puisse contrôler, voire décider de certains problèmes comme la construction d’un bout d’autoroute, l’installation d’une usine… Je suis favorable à la démocratie participative mais je sais que ce n’est pas une solution magique. Le risque est que les populations les plus concernées en soit absentes, les vieux, les femmes, les jeunes, les immigrés…

Il y a aussi le risque que ces assemblées soient noyautées par des partis. Cette manie des petits partis trotskistes de toujours noyauter. Ils croient bien faire et en réalité, ils détruisent tout ! Voyez l’altermondialisme. Souvent aussi, ce sont les forts en gueule qui jouent les rôles les plus importants et beaucoup se taisent. Il y a toute une éducation à faire sur la démocratie participative.

Si on amorce la pompe au renouveau citoyen, les choses peuvent se développer. Il faut créer des instituts où l’on enseigne aux citoyens les grands problèmes politiques. Comme il y a un dessèchement de la démocratie, la régénération de la démocratie compte. Pourtant, la plus grande difficulté, c’est le désenchantement. Les vieilles générations ont cru à la révolution, au communisme, à la société dite industrielle, à la prospérité, à la fin des crises. Raymond Aron disait : « La société industrielle ferait la moins mauvaise société possible. » Il y avait des espoirs, le socialisme arabe, les révolutions… Tous ces espoirs se sont effondrés.

Au Brésil ou en Chine, cette croyance en la prospérité, la croissance, existent pourtant. 

En Amérique latine, la gauche existe sous une forme plurielle. On doit dire les gauches. Lula, Kirchner, Bachelet, Correa… Pas Chavez, je ne dirais pas que c’est la gauche. Le Brésil, ce grand pays qui a un grand potentiel industriel, met son avenir dans le développement, ce qui est dangereux pour l’Amazonie, etc. Bref, là aussi des modes de pensées sont introduits. Lula est partagé entre ceux qui disent qu’il faut sauvegarder l’Amazonie et ceux qui disent qu’il faut l’exploiter.

Correa ne veut pas exploiter les ressources de pétrole ; Morales en Bolivie reconstitue la société du « bien vivre », c’est-à-dire bien vivre avec la « pachamama », la terre mère. C’est tenter les symbioses entre les civilisations traditionnelles et les civilisations occidentales. Les traditions apportent le rapport avec la nature, ces solidarités de famille, de voisinage, de village, le respect des vieilles générations ; les défauts, c’est souvent l’autoritarisme familial, le conservatisme. L’Occident apporte la démocratie, le droit des hommes et des femmes.

L’élément déclencheur de la popularité de Lula est la « bolsa familia » [14], cette allocation famille pauvre pour permettre aux enfants d’aller à l’école et même pour avoir accès à la consommation. Cette idée commence à être étudiée au Maroc et ailleurs, c’est un moyen de lutter contre la pauvreté. C’est très bien. C’est un continent très vivant. Mais en Chine, c’est une symbiose entre le capitalisme le plus terrible et l’autoritarisme le plus total ! Mais là aussi il y a des ferments : écologique, de liberté…

Le désabusement semble global.

Je crois que la perte de la croyance en un progrès comme une voie historique est un des facteurs les plus importants de ce désabusement. Cette croyance, formulée par Condorcet, a été inoculée au monde entier. Or, on a perdu l’avenir. Le lendemain est incertitude, danger et angoisse. Lorsque le présent est angoissé, on reflue vers le passé, l’identité, la religion, d’où le réveil formidable des religions. On a donné un prix, au jury du Monde dont je fais partie, à une Iranienne qui explique très bien comment une partie de l’intelligentsia de gauche a, après l’échec du Shah, soutenu Khomeiny. Une partie des nouvelles générations se convertit à l’intégrisme religieux dans les pays arabo-musulmans.

Regardez cette crise épouvantable en Tunisie : le régime s’est posé en rempart contre l’intégrisme et il a justifié la répression ainsi. Ils ont réussi à désintégrer les forces démocratiques qui existaient dans le pays. On se rend compte d’une situation tragique.

Vous savez, avec Stéphane Hessel et notre ami Claude Alphandéry, nous sommes des dinosaures. Avec Claude Alphandéry, nous étions résistants puis communistes puis nous nous sommes dégagés du communisme. Lui, malgré ses activités bancaires, n’a pas perdu ses aspirations. Je l’ai connu après la Libération. Depuis, on s’est retrouvés souvent et on s’est rendu compte qu’on avait conservé nos aspirations, mais qu’on avait perdu nos illusions. Certains se convertissent au cynisme… Ou ils passent à droite ou au religieux.

Historiquement, l’humanité toute entière a connu la métamorphose ; des sociétés de chasseurs en quelques points du globe aux premières cités, l’agriculture, les grandes religions, les œuvres d’art, les techniques, la philosophie… Dès l’apparition des grands empires à aujourd’hui, ce sont de formidables métamorphoses. Aujourd’hui, nous devons arriver à une métamorphose post-historique, à une civilisation planétaire dont on ne peut pas prévoir la forme. Je reste donc dans un univers très terrestre, pour ne pas dire terrien.

Il faut conjuguer optimisme et pessimisme. C’est cela la pensée complexe, c’est unir des notions qui se repoussent.

Textes d’Edgar Morin tirés du journal le Monde, et interview de Rue89.

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